HomeRessourcesAccompagnement et psychologieLe Vide Chimique : quand perdre du poids change le corps plus vite que la vie intérieure

Le Vide Chimique : quand perdre du poids change le corps plus vite que la vie intérieure

Les nouveaux traitements de l’obésité ont changé la façon de soigner cette maladie. Mais traiter l’obésité ne consiste pas uniquement à traiter le poids. Cet article explore une autre dimension du traitement : ce qui peut se passer sur le plan psychologique lorsque le corps et la relation à l’alimentation se transforment rapidement. 

Avec les agonistes du GLP-1 et les nouvelles molécules qui arrivent progressivement, il est désormais possible d’obtenir des pertes de poids qui auraient été difficiles à imaginer avec les traitements médicaux dont nous disposions il y a encore quelques années.

C’est une avancée thérapeutique majeure.

Mais lorsqu’un traitement agit rapidement sur la faim, la satiété, les envies alimentaires et parfois même sur l’intérêt porté à la nourriture, une question mérite d’être posée :

Que se passe-t-il lorsque la chimie change plus vite que la personne n’a le temps de s’adapter ?

À la Clinique CoAttitude, en médecine de l’obésité, j’appelle cette expérience possible le Vide Chimique.

Ce n’est pas un diagnostic médical reconnu. C’est un concept clinique qui permet de mettre des mots sur une expérience que certains patients peuvent rencontrer lorsque disparaît rapidement quelque chose qui occupait auparavant une place importante dans leur équilibre.

Quand le « bruit alimentaire » s’éteint

Les patients le décrivent parfois de façon spectaculaire :

« Je n’y pense plus. Avant, je pensais toute la journée à ce que j’allais manger. Maintenant, rien. »

La littérature scientifique s’intéresse de plus en plus au bruit alimentaire ( food noise en anglais) constitué de pensées répétitives, parfois envahissantes, autour de la nourriture.

Les traitements de type GLP-1 peuvent réduire la faim, les envies alimentaires et l’attraction exercée par certains aliments. Pour énormément de personnes, cette diminution représente une véritable libération.

Enfin, il reste de la place pour autre chose.

Mais cette nouvelle disponibilité psychique pose parfois une question inattendue :

de la place pour quoi ?

Car manger n’avait pas toujours pour seule fonction de répondre à la faim.

La nourriture pouvait réconforter, calmer, célébrer, occuper, récompenser, anesthésier une émotion, remplir une soirée solitaire ou simplement procurer plusieurs petits moments de plaisir dans une journée difficile.

Lorsque le médicament diminue très rapidement cet intérêt, la personne peut découvrir un espace qu’elle n’avait jamais réellement eu à habiter.

C’est une première dimension du Vide Chimique :

le traitement peut retirer une réponse avant que la personne ait construit ce qui pourra prendre sa place.

Quand le plaisir change lui aussi

Cette observation est d’autant plus intéressante que l’action des GLP-1 ne concerne pas uniquement la faim et la satiété.

Les circuits cérébraux impliqués dans la motivation et la récompense sont également concernés.

Une revue systématique publiée en 2024 dans Physiology & Behavior a analysé les études humaines portant sur les agonistes du GLP-1 et les comportements liés à la récompense. Les auteurs rapportent notamment une diminution de l’apport énergétique ainsi que des modifications de l’activation cérébrale en réponse aux aliments et aux récompenses. Ils soulignent également les interactions possibles avec les mécanismes dopaminergiques impliqués dans la motivation et la récompense.

La plupart du temps, diminuer cette puissance de la récompense alimentaire est précisément ce que nous recherchons.

Mais il faut distinguer deux choses :

Ne plus être prisonnier d’une envie n’est pas la même chose que ne plus avoir envie de rien.

Chez certains patients, il faut donc savoir écouter l’apparition d’une diminution plus générale de l’élan : moins d’intérêt pour la nourriture, certes, mais peut-être aussi moins d’enthousiasme, moins d’envies, moins de plaisir, ou cette impression étrange que « quelque chose s’est éteint ».

La recherche ne permet pas aujourd’hui d’affirmer l’existence d’un syndrome spécifique provoqué par ces médicaments.

Elle nous donne cependant une raison supplémentaire de poser la question.

Et si les kilos avaient aussi servi à quelque chose ?

Il existe une autre dimension du Vide Chimique, beaucoup plus intime.

Nous parlons souvent du poids comme d’un problème dont il faudrait débarrasser le patient.

Mais l’histoire de certains patients raconte quelque chose de plus complexe.

Il m’est arrivé d’accompagner une personne qui désirait profondément perdre du poids et qui y parvenait à plusieurs reprises.

Pourtant, chaque amaigrissement réveillait progressivement une sensation extrêmement douloureuse : celle d’être mise à nu devant les autres.

Cette sensation plongeait ses racines très loin dans son histoire, jusque dans une enfance marquée par l’abandon et la misère.

Son désir de perdre du poids était parfaitement authentique.

Mais une autre partie d’elle avait appris, longtemps auparavant, que cette enveloppe corporelle pouvait aussi protéger.

Lorsque l’enveloppe disparaissait, la vulnérabilité réapparaissait.

Et tant que cette dimension n’était pas accompagnée, les reprises de poids se succédaient.

Une autre personne m’a un jour dit une phrase très différente :

« Je suis enfin prête à ne plus me cacher derrière mon corps. Je peux aussi me sentir forte dans un corps moins gros. »

Tout était là.

Le poids n’était plus nécessaire pour remplir la même fonction.

Cette personne ne renonçait pas seulement à des kilos. Elle avait commencé à construire une autre façon de se sentir en sécurité.

Cela ne signifie évidemment pas que l’obésité cache systématiquement un traumatisme ou que le poids possède toujours une fonction psychologique.

Mais cela signifie que, lorsqu’une telle fonction existe, modifier rapidement le corps sans la reconnaître peut laisser la personne privée d’une protection qu’elle utilisait parfois depuis très longtemps.

Le Corps fantôme et le Vide Chimique : deux décalages différents

C’est ici qu’il est important de distinguer deux phénomènes que je rencontre dans ma pratique.

Le Corps fantôme apparaît lorsque le cerveau continue d’habiter un corps qui n’existe plus.

Le Vide Chimique apparaît lorsque le traitement fait disparaître une fonction avant que la personne ait construit ce qui pourra prendre sa place.

Dans le premier cas, l’image intérieure du corps est en retard sur le corps réel.

Dans le second, l’adaptation émotionnelle et hédonique peut être en retard sur la transformation biologique.

Et les deux peuvent évidemment coexister. Le corps change. La faim change. Les envies changent. Le rapport au plaisir peut changer. Le regard des autres change.

Cependant l’identité, les émotions, les mécanismes de protection et les sources de réconfort ne se transforment pas nécessairement à la même vitesse.

Avant d’entamer une perte de poids, demandons si le poids tient quelque chose au-delà de lui-même. 

C’est pourquoi l’arrivée de médicaments extrêmement efficaces nous impose, à mon sens, non pas moins d’accompagnement, mais davantage.

L’accès à ces médicaments est essentiel et l’information et l’accompagnement des patients le sont tout autant.

Prescrire un traitement de l’obésité ne devrait donc pas seulement consister à se demander :

« Combien de kilos cette personne peut-elle perdre ? »

Il faut souvent aussi demander :

« Qu’est-ce qui risque de changer dans la vie lorsque ces kilos, cette faim et cette relation à la nourriture ne seront plus là de la même manière ? »

Les 10 questions du Vide Chimique

Avant le traitement, puis pendant la perte de poids, voici dix questions que nous pouvons explorer :

  1. La nourriture est-elle aujourd’hui une de vos principales sources de plaisir ?
  2. Mangez-vous parfois pour vous calmer, vous réconforter, vous récompenser ou remplir un vide ?
  3. Que faites-vous lorsque vous êtes triste, anxieux, seul, frustré ou épuisé sans utiliser la nourriture ?
  4. Si vos pensées autour de la nourriture diminuaient énormément demain, qu’est-ce qui prendrait cette place ?
  5. Avez-vous déjà ressenti lors d’une perte de poids précédente une impression de vulnérabilité, d’exposition ou de « mise à nu » ?
  6. Votre corps ou votre poids vous a-t-il déjà donné, consciemment ou non, l’impression de vous protéger du regard, du désir, de la proximité ou du jugement des autres ?
  7. Pouvez-vous imaginer être en sécurité et vous sentir fort(e) dans un corps plus petit ?
  8. Votre identité actuelle est-elle fortement liée à votre poids ou à votre apparence corporelle ?
  9. En dehors de l’alimentation, quelles sont aujourd’hui vos principales sources de plaisir, de réconfort, de connexion et d’élan ?
  10. Si votre corps changeait beaucoup plus vite que prévu, de quel soutien auriez-vous besoin pour vous reconnaître et continuer à vous sentir vous-même ?

Il n’y a pas de mauvais résultat à ce questionnaire. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Chacun a les siennes. 

Une réponse difficile n’est pas une contre-indication à perdre du poids. C’est une indication sur ce qu’il faudra accompagner.

Cinq antidotes au Vide Chimique

Je propose cette prévention en passant par cinq axes :

  • 1 Construire une cartographie des plaisirs
  • 2 Donner une autre réponse aux émotions
  • 3 Identifier la fonction protectrice du corps
  • 4 Habiter progressivement le nouveau corps
  • 5 Surveiller et nourrir l’élan vital

Ces cinq dimensions peuvent être travaillées avant et pendant la perte de poids afin que la transformation physique puisse progressivement être accompagnée d’une transformation émotionnelle, hédonique et identitaire.

Perdre du poids sans se perdre soi-même

Les médicaments modernes de l’obésité nous offrent une possibilité extraordinaire : diminuer une partie de la pression biologique qui pousse certaines personnes à manger et qui rend la perte de poids si difficile à maintenir.

Ils permettent parfois de faire taire, presque soudainement, un bruit qui occupe parfois une place immense.

Pourtant ils ne peuvent pas décider à notre place de ce que nous ferons du silence.

C’est peut-être là que commence une autre partie du traitement.

Lorsque le bruit alimentaire s’apaise, lorsque le corps se transforme, lorsque l’ancienne enveloppe devient moins nécessaire, il faut parfois aider la personne à construire de nouvelles sources de plaisir, de sécurité, d’identité et d’élan.

Parce que traiter l’obésité ne doit pas seulement permettre de perdre du poids.

Le traitement doit permettre à la personne de perdre du poids et de se trouver elle-même.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *