Le corps fantôme après une perte de poids est une réalité encore peu connue : les kilos sont partis, mais notre cerveau peut continuer à les porter. Ce décalage entre le corps qui a changé et l’image que l’on conserve de soi peut continuer à faire souffrir la personne qui chemine pour sa santé.
Vous avez perdu 10, 20, 30 kilos, parfois davantage.
Vos vêtements ont changé de taille. Votre corps occupe l’espace différemment. Vous bougez autrement. Les autres vous disent : « Comme tu as changé ! » ou encore : « Tu es tellement bien maintenant ! »
Et pourtant, lorsque vous vous regardez dans le miroir, quelque chose semble avoir du retard.
Dans votre tête, vous vous voyez encore avec votre ancien corps.
Vous choisissez spontanément des vêtements trop grands dans votre garde-robe ou au magasin. Vous hésitez avant de vous asseoir dans un fauteuil plus étroit ou avec des accoudoirs. Vous vous placez derrière les autres sur les photos de groupe. Vous avez du mal à reconnaître votre silhouette dans une vitrine. Un compliment sur votre apparence vous laisse parfois perplexe. Et lorsque vous regardez votre reflet, votre attention revient spontanément vers les parties de votre corps que vous avez appris à surveiller pendant des années.
Cependant, les kilos ont disparu.
Leur représentation, elle, peut prendre davantage de temps à évoluer.
C’est ce que l’on peut appeler le Corps Fantôme, ou encore les kilos fantômes (“ghost kilos” en anglais).
Le corps fantôme après une perte de poids : quand le cerveau a besoin de temps
À la Clinique CoAttitude, en médecine de l’obésité, je suis attentive depuis longtemps à ce phénomène et je prends soin de l’aborder au cours de l’accompagnement de la perte de poids.
La littérature scientifique décrit en effet un décalage possible entre la transformation physique du corps et l’évolution de l’image corporelle. Après une perte de poids importante, certaines personnes racontent que leur tête semble avoir du retard sur leur corps. Elles continuent à se sentir de leur ancienne taille, choisissent encore des vêtements trop grands ou éprouvent une véritable surprise devant leur reflet.
Cette question prend aujourd’hui une importance particulière.
Les traitements pharmacologiques de l’obésité ont profondément évolué. Les agonistes du GLP-1 et les médicaments agissant sur plusieurs voies incrétines permettent désormais des pertes pondérales d’une ampleur autrefois principalement observée après chirurgie bariatrique. Avec le sémaglutide, le tirzépatide et l’orfoglipron ou d’autres molécules, par exemple, les pertes moyennes peuvent être importantes. Les nouvelles molécules et combinaisons multi-agonistes actuellement étudiées laissent entrevoir des pertes pouvant atteindre ou dépasser 25 à 30 % du poids initial chez certains patients.
Ces transformations peuvent également survenir relativement rapidement.
Le corps change alors parfois plus vite que la représentation intérieure que la personne s’est construite au fil des années.
Pourquoi le cerveau a-t-il besoin de temps ?
Notre image corporelle est beaucoup plus complexe que l’image renvoyée par un miroir.
Elle s’est construite pendant des années à partir de nos sensations, de nos mouvements, de l’espace occupé par notre corps, des vêtements portés, de notre histoire personnelle et du regard des autres.
Elle porte également la mémoire des expériences vécues dans ce corps : les commentaires entendus, les comparaisons, les traumatismes parfois complexes, les difficultés à trouver des vêtements, les regards ressentis dans certains lieux et, pour certaines personnes, les moqueries, le rejet ou la stigmatisation associés au poids.
Une perte pondérale rapide transforme la réalité physique en quelques mois. La représentation corporelle, l’identité et certains repères émotionnels se transforment selon un autre rythme.
L’adaptation est donc à la fois corporelle, cognitive, émotionnelle, métabolique et hédonique à un niveau conscient et inconscient.
La personne doit progressivement apprendre à reconnaître un corps différent, à se déplacer dans celui-ci, à recevoir différemment le regard des autres et parfois à redécouvrir ce qui lui apporte du plaisir, du réconfort ou un sentiment de sécurité lorsque la relation à la nourriture elle-même a changé.
Cette adaptation mérite d’être accompagnée psychologiquement au même titre que la perte de poids.
Le regard des autres peut lui aussi entretenir les kilos fantômes
Après une perte de poids importante, les commentaires deviennent souvent nombreux :
« Comme tu as changé ! », « Tu es tellement mieux maintenant ! », « Tu es magnifique comme ça ! »
Ces phrases sont généralement prononcées comme des compliments. Elles peuvent cependant être reçues très différemment par la personne qui les entend.
« Si je suis tellement bien maintenant, comment me voyait-on avant ? », « Est-ce que j’avais moins de valeur ? », « Et si je reprends du poids, que penseront-ils de moi ? »
Le regard de l’autre risque alors de renforcer une association qui parfois existe douloureusement : mon apparence détermine ma valeur.
La personne peut commencer à protéger son nouveau corps avec inquiétude, comme si elle devait conserver cette silhouette pour continuer à être regardée favorablement, désirée, reconnue ou simplement considérée comme « correcte ».
Le travail autour de l’image corporelle vise à construire quelque chose de beaucoup plus stable : ma valeur existe indépendamment de ma taille corporelle. La personne que j’étais avant mérite le même respect que celle que je suis aujourd’hui. Mon corps a changé. Mon histoire continue. Ma valeur, elle, m’accompagne.
Il existe aussi des kilos émotionnels
Certaines personnes ont perdu beaucoup de poids et continuent à transporter avec elles la honte associée à leur ancien corps.
« Comment ai-je pu devenir comme ça ? », « Je ne veux plus jamais être cette personne. », « J’ai perdu tellement d’années. »
Ces pensées méritent d’être accueillies et travaillées. L’ancien corps appartient à une période de vie et à une histoire. Il mérite d’être regardé avec compréhension.
L’obésité est une maladie chronique complexe, influencée par de multiples déterminants biologiques, génétiques, psychologiques, environnementaux et sociaux. Le poids corporel résulte de mécanismes beaucoup plus complexes qu’une succession de décisions individuelles.
Regarder son histoire avec davantage de compassion permet progressivement de remplacer la honte par une compréhension plus juste :
« J’ai vécu dans ce corps. Il m’a accompagné pendant une partie de mon histoire. Aujourd’hui, mon corps évolue et j’apprends à évoluer avec lui. »
Mettre à jour sa carte corporelle après une perte de poids
J’utilise parfois avec mes patients l’image d’un GPS qui fonctionnerait encore avec une ancienne carte. Le territoire a changé. Le cerveau dispose encore de nombreux anciens repères. L’objectif consiste progressivement à mettre la carte à jour.
Quelques expériences simples pour travailler le corps fantôme :
Regardez votre corps actuel avec curiosité.
Utilisez des photographies récentes comme repères de réalité.
Portez des vêtements adaptés à votre corps actuel.
Habitez votre corps par le mouvement.
Apprenez à recevoir les compliments autrement.
Regardez votre ancien corps avec respect.
Et si mon poids évolue à nouveau ?
L’obésité est une maladie chronique. Le poids peut donc évoluer au cours de la vie. Il peut diminuer, se stabiliser ou augmenter. Les mécanismes biologiques de régulation pondérale continuent d’exister et les traitements peuvent devoir être ajustés au fil du temps.
Nous pouvons prendre soin de notre poids et de notre santé. Le chiffre précis auquel notre organisme se stabilise reste cependant influencé par de nombreux mécanismes que la volonté seule ne détermine pas.
C’est précisément pour cette raison que l’estime de soi gagne à être construite sur des fondations plus larges : nos relations, nos valeurs, nos compétences, notre créativité, nos projets, notre capacité à prendre soin de nous et des autres, ce que nous apportons au monde et la personne que nous choisissons progressivement de devenir.
Un poids peut évoluer. Une taille de vêtement peut évoluer. Un corps évolue tout au long de la vie. La valeur d’une personne, elle, existe indépendamment de ces variations.
Habiter son corps plutôt que d’être son poids
Le Corps Fantôme ne consiste pas à convaincre le cerveau qu’il est enfin dans le « bon corps ». Il consiste à mettre à jour l’image corporelle sans faire dépendre l’identité et la valeur personnelle du chiffre affiché sur la balance. Cette différence est essentielle.
L’objectif devient d’apprendre à reconnaître son corps actuel, à l’habiter, à en prendre soin et à lui permettre d’évoluer sans transformer chaque variation pondérale en jugement sur soi. Les kilos fantômes peuvent alors progressivement perdre la place qu’ils occupaient dans notre représentation intérieure. L’ancien corps appartient à notre histoire. Le corps actuel appartient au présent. Et notre valeur nous accompagne dans les souvenirs et au présent.